PRESENTATION
ÉDITO
Repérés dès le Prix de la Première Œuvre, en 2007, pour la Cité Artisanale de Valbonne, Pierre-André Comte et Stéphane Vollenweider cultivent une architecture exigeante, plutôt radicale par sa matérialité minimaliste, ses effets maximisés par des formes archétypales manipulées avec brio, ses volumes sculptés et la théâtralisation épurée de son environnement.
Toujours hédoniste, parfois même pop quand on y réfléchit bien, leur architecture renvoie la balle aux pratiques contemporaines, notamment ce qui frappe dans l'espace public, le quartier, la promenade, le ciel. Mûrie à l'école d'architecture de Paris-Belleville, c'est d'abord sur la Côte d'Azur, et la région de Nice en particulier où l'agence est implantée, que l'architecture de Comte & Vollenweider trouve une expression particulière, antidote au consumérisme foncier et à la standardisation des espaces construits, réponse à la beauté âpre d'un paysage littoral de dénivelés, de roches et teintes sableuses. Derrière la rigueur de la production affleure aussi sa filiation avec un certain patrimoine 20e azuréen, ses grands ensembles héliotropes notamment, leur démesure toujours humaine, leur maîtrise du climat, leur culture de l'indistinction entre dedans et dehors : des contraires qui se pacifient, et trouvent dans les projets de Comte & Vollenweider un écho vivace. Il y a donc cette intemporalité chez Comte & Vollenweider mais aussi une urgence, alimentée par la conscience des dommages de la financiarisation sur la beauté et l'habitabilité des villes comme des territoires ruraux, et par la nécessité de faire face aux aléas d'un climat exacerbé par la mutation des écosystèmes. Il y a aussi la volonté de gagner la bataille de la qualité, de la dignité, de la frugalité et du plaisir dans une architecture qui, à Paris, Nice, Grenoble, Annemasse sait s'effacer derrière l'évidence : l'usage, toujours actuel, et le paysage.
Sur tous les territoires où l'agence travaille, Comte & Vollenweider déconstruisent les stéréotypes localistes pour proposer des solutions architecturales et urbaines inspirantes, fonction des ressources du site comme des enjeux de société. Le logement en est un : dans le champ de l'habitat, à l'interface entre l'intime et la ville, Comte & Vollenweider explorent des dispositifs spatiaux permettant de vivre et travailler, de s'isoler en restant ensemble, d'être urbain tout en profitant d'un paysage intérieur. De la Cité Artisanale de Valbonne aux logements de l'avenue de France, de la résidence pour étudiants de Cannes au futur quartier Charenton-Bercy s'esquisse une diagonale emblématique de la diversité des expressions d'une même réponse : aller au plus loin de la justesse comme de la créativité. Les bâtiments livrés il y a 5, 10 ou 15 ans attestent de la pertinence d'une architecture au service de territoires en bascule, Comte & Vollenweider œuvrant dans la réalité de la ville du 21e siècle occidentale, celle des abords, des interstices, des friches, des ZAC. À Paris, à Nice comme partout ailleurs, Pierre-André Comte et Stéphane Vollenweider installent des espaces qui réparent et anticipent autant qu'ils comblent, toujours avec aplomb, jamais sans légèreté ; avec justesse et créativité.
Annabelle Hagmann
Interview à lire
INTERVIEW DE AHA AVEC PIERRE-ANDRÉ COMTE & STÉPHANE VOLLENWEIDER
HISTOIRE COMMUNE
A H A : Il y a 15 ans, vous faisiez une entrée remarquée dans le milieu de l’architecture en recevant le Prix de la Première Œuvre pour un projet solaire, flexible, situé dans votre région d’origine. Ce projet a-t-il marqué un point de départ ou un point d’arrivée?
SV : En réalité tout a commencé à l’ENSA de Paris Belleville en 1994. Pierre-André et moi y avons suivi une formation commune au sein de l’atelier UNO qui place l’espace et l’humain au cœur des préoccupations, avec la modernité comme levier pour aborder et résoudre les grands enjeux sociétaux contemporains. Cet enseignement nous a permis d’aborder la matérialité par le prisme de la structure, avec une approche ouverte aux opportunités, nous conduisant à utiliser le béton, le bois, l’acier ou tout autre matériau, du moment qu’il trouve sa place et sa pertinence dans le chemin intellectuel du projet. C’est dans ce contexte que notre complicité est née, enrichie par de nombreuses références partagées allant de Gerrit Rietveld à James Turrell, en passant par notre attachement à la Côte d’Azur où nous avions tous les deux grandi. Par la suite, nous avons chacun mené nos expériences en France ou à l’étranger tout en nous associant régulièrement sur des concours ouverts. La récurrence de notre collaboration a naturellement abouti en 2005 sur la création de l’atelier Comte & Vollenweider à Nice, ville de nos racines.
PAC : Notre envie de travailler ensemble résulte aussi d’une sensibilité vis-à-vis des éléments naturels puissants qui nous entourent, une fascination pour la lumière et les paysages azuréens comme pour les artistes qui les ont sublimés : Matisse, Picasso, Klein… L’architecture moderne y a aussi fait ses premiers pas avec des chefs d’œuvre tels que le Cabanon de Le Corbusier, la Villa E-1027 de Jean Badovici et Eileen Gray, la Villa Arson de Michel Marot, la Fondation Maegh de Josep Lluís Sert, Marina Baie des Anges de André Minangoy, le Palais Bulles d’Antti Lovag. C’est donc avec un regard aussi admiratif que prudent sur notre territoire d’ancrage, un environnement dont nous connaissons les potentialités et les paradoxes, que nous avons eu envie d’agir en montant notre agence. On est au cœur d’un patrimoine naturel sublime, ultra-attractif et partiellement transformé par l’activité humaine. La French Riviera est subjuguante pour les uns, repoussante de superficialité pour les autres, c’est un territoire qui contient beaucoup de subtilités et de contrastes que nous avions à cœur de traiter dans notre pratique architecturale. Nous ne sommes d’ailleurs pas les seuls, les Alpes Maritimes ont fait émerger pas moins de 3 Équerres d’argent, un Prix de la Première Œuvre* et un Grand Prix National de l’architecture* ces dernières années.
SV : Nous sommes attachés à ce territoire car son paysage et sa géographie produisent des contraintes et de riches possibilités à traduire architecturalement : le travail de la pente, le rapport à la lumière, les contrastes de couleurs et de matérialité. On passe en permanence des roches rouges de l’Esterel à la blancheur des roches calcaires de Provence, du relief à l’horizon. Nous revendiquons cet ancrage sans chauvinisme : cet environnement est indubitablement stimulant par ses dualités qui confinent à la contradiction. D’une certaine manière, c’est un devoir de résistance qui nous anime, l’envie de contribuer à l’essor de nouveaux modèles, de renouer avec des dynamiques plus vertueuses, plus contextuelles et plus ambitieuses. C’est ce que nous avons mis en avant dès nos débuts, et qui nous a sûrement valu le Prix de la Première Œuvre en 2007 pour la Cité Artisanale de Valbonne.
A H A : Ce port d’attache du bassin méditerranéen est-il un point de référence pour l’architecture que vous pratiquez dans l’ensemble du territoire ?
PAC : Notre région est aux avant-postes d’un climat qui risque progressivement de devenir celui de l’Île-de-France, de la Bretagne ou encore de l’Alsace. Ces régions vont devoir se prémunir face aux canicules quand leurs formes architecturales et leurs structures urbaines sont encore inadaptées à ce type de risques. À Nice, la lumière solaire est une source réjouissante dont nous avons appris à prendre la juste mesure. Dans notre travail, nous mobilisons une multitude de systèmes pour tempérer, tamiser ou protéger avec des jeux de matières, de filtres et de claustras, et par un travail d’orientations subtil et extrêmement conscient.
SV : Nous continuons à développer ce que nous apprenons de notre territoire et confrontons ces savoir-faire à d’autres types de régions comme à Vichy, Paris ou au sein de l’écoquartier « Étoile Annemasse-Genève ». On s’aperçoit que ces villes adoptent des bio PLU anticipant des scénarios climatiques déjà bien concrets chez « nous » comme les inondations ou la gestion des îlots de chaleurs urbains. Autant de nouveaux paradigmes qui nous poussent à requestionner notre approche du projet, en l’abordant à travers des cycles – celui du temps, de la matière, des usages – et des circuits locaux.
GRAND PAYSAGE
A H A : Vous construisez dans les grandes métropoles comme dans les territoires détendus. Ces échelles entretiennent-elles des réciprocités ?
PAC : Quelle que soit l’échelle, je pense que la notion de grand paysage est essentielle, qu’il soit urbain, rural, sauvage ou construit. Le grand paysage ce sont les vues que l’on offre sur le territoire autant que le dialogue que l’on établit avec l’environnement existant. Pour le Tennis de Cannes, nous avons inscrit le projet en symbiose avec la topographie des côteaux existants, libérant ainsi de nombreux espaces interstitiels paysagers et immergeant les cours dans la végétation. Le travail d’insertion paysagère du Sporting Club à Vichy se fait quant à lui dans le respect de la ligne d’horizon dessinée par les berges de l’Allier, dans une volonté de furtivité des formes bâties noyées dans le gabarit des arbres et le panorama naturel.
SV : Cette attention au paysage, nous l’investissons aussi au service de territoires parfois démunis, qui font l’objet d’une densification non maîtrisée, maladroite, depuis des décennies. C’est d’autant plus important que les espaces naturels constituent la grande majorité de notre territoire. Ces espaces périurbains ou ruraux requièrent une autre échelle de réflexion que celle que nous abordons avec des métropoles comme Paris ou Nice, mais drainent des enjeux stratégiques tout aussi importants. À Mouans-Sartoux, nous sommes partis à la reconquête d’un village marqué par un urbanisme diffus en reconnectant les entités urbaines du centre bourg et du tissu pavillonnaire plus récent. Pour ce faire, nous avons imaginé en 2015 un premier projet, de deux entités de logements individuels groupés qui concilient devoir de densité et attentes de qualité vis-à-vis du cadre de vie rural. Des passerelles sont étirées pour desservir les logements et devenir des paliers conviviaux, libres d’usages et vecteurs de liens sociaux. On retrouve ces mêmes qualités au sein de la résidence Sonia Delaunay livrée en 2020 juste à côté, où l’approche environnementale et l’économie du territoire sont au centre de la réflexion. Le paysage et l’espace public s’invitent en cœur d’îlot pour prolonger le mail piétonnier vers l’est de la ville et conserver un cours d’eau existant.
PAC : Par mes missions en Haute-Corse en tant qu’architecte- conseil de l’État, je constate les mêmes problématiques liées au développement urbain non maîtrisé, ayant pour conséquence l’artificialisation des plaines agricoles, envahies de lotissements médiocres et de zones commerciales déprimantes dans des paysages pourtant somptueux. En parallèle, la désertification des services et commerces dans les villages et la paupérisation du patrimoine bâti se généralise. Les villages corses traditionnels, comme ceux de l’arrière-pays niçois, sont parfois de toutes petites entités d’une centaine de logements inscrits dans le paysage. Les logements sont traversants ; il y a des espaces partagés, des commerces à rez-de-chaussée. Cette description, tellement proche de ce que l’on cherche à développer dans les immeubles en zones urbaines, a fait surgir la notion « d’immeuble village » : une façon de penser le village comme un immeuble en lui retirant les contraintes de la ville ou du logement individuel. Il s’agit aussi de penser l’immeuble comme un village avec une mixité programmatique, où les circulations deviennent des rues et où les lieux d’échanges et de partage ne se limitent pas aux boîtes aux lettres et aux locaux vélos ! C’est évidemment un clin d’œil à « l’immeuble villa » de Le Corbusier, concrétisé à travers « l’unité d’habitation » perchée sur pilotis, dans l’idée d’un urbanisme où le sol redevient nature et où les flux se séparent. Nous cherchons au fond à relever le défi d’une fabrication rationnelle du logement qui ne s’oppose pas à la poésie de l’architecture vernaculaire présente : une architecture qui s’ancre dans son paysage, attentive au sol et aux usages autant qu’aux usagers. Cette approche vaut autant à Paris que dans n’importe quel arrière-pays.
SV : Ce concept « d’immeuble village » questionne aussi la notion de propriété. L’espace partagé comme l’espace communautaire libre d’accès prend le contre-pied des espaces résidentiels cloisonnés, limités d’accès par les digicodes ou les grillages des pavillons individuels. Il est essentiel pour nous de s’inscrire dans une cohérence à la fois paysagère et culturelle, respectueuse de l’histoire et des traditions locales, avec des projets éminemment contextuels.
SOBRIÉTÉ COLLECTIVE
A H A : Face aux grands enjeux écologiques et la nécessité de repenser les modèles de vie ensemble, où situez-vous votre responsabilité ?
SV : À l’aube des 20 ans de notre agence, en passant en revue nos premiers projets, nous réalisons que beaucoup intégraient déjà les sujets qui sont aujourd’hui au cœur de l’actualité, comme la décarbonation des constructions ou la frugalité. La Cité artisanale de Valbonne, sans doute un projet fondateur, répondait déjà aux questions de mixité de matériaux, d’attention à la perméabilité des sols, de végétalisation. C’était une architecture minimale, soignant la mise en œuvre, soucieuse des ressources et de la réflexion sur l’économie de moyens. On pourrait aussi citer le Gymnase Guillaume Apollinaire de Nice, conçu en 2006 en bois massifs contrecollés, à une époque où la construction bois n’existait quasiment pas en France pour de grandes opérations. Ce sont ces valeurs que nous avons continué d’appliquer dans l’ensemble des projets qui ont suivi, avec des réponses adaptées aux situations rencontrées en mobilisant toujours les notions de frugalité dans l’ingénierie des bâtiments. L’idée n’est pas de faire une démonstration énergétique exhibant une pléthore de matériaux écologiques ou de ressorts technologiques, mais d’aller puiser dans le bon sens, la juste orientation, l’équilibre des pleins et des vides pour ajuster la ventilation ou encore gérer l’exposition, et se concentrer sur la dimension vécue des bâtiments.
PAC : Pour nous, la valeur d’une architecture est celle que lui donne le collectif, par son appropriation, son acceptation. Dès qu’un bâtiment commence à vivre, ce n’est plus notre projet, il appartient à ceux qui l’utilisent ou qui passent devant quotidiennement. La Cité Artisanale traite particulièrement cette question de l’adaptabilité avec des volumes de qualité et des apports en lumière naturelle suffisants pour accueillir une multitude d’usages. De fait, l’artisanat recouvre des domaines allant de la boulangerie à l’impression 3D ; il a fallu anticiper la possibilité d’héberger tous ces métiers. Ces besoins se traduisent dans un système modulaire qui peut s’assembler ou de se diviser. C’est là notre responsabilité : fabriquer de la ville, du vivre-ensemble, mais aussi du mouvement avec des espaces capables de résister aux évolutions de la société. La temporalité de ce qu’on fabrique, c’est la temporalité de plusieurs générations, dans la notion de valeur il y a aussi une notion de responsabilité dans le temps.
TRANSFORMATION ET TRANSMISSION
A H A : La modularité, la flexibilité, la réversibilité, bref la transformation des bâtiments est au cœur des enjeux de sobriété et de transition écologique. À quelle échelle abordez-vous cette question ?
SV : L’architecture n’est pas un consommable que l’on jette après utilisation. Nous devons nous questionner sur ce que l’on fait et ce que l’on laisse. L’évolution et le potentiel des espaces qu’on dessine sont des questions auxquelles nous réfléchissons constamment. L’un des leviers pour nous, c’est l’hybridation, la capacité de transformation et d’optimisation de l’existant. L’aéroport H16 à Cannes Mandelieu est un bel exemple de flexibilité programmatique. Alors que sa fonction initiale est d’être un parking à avions, la capacité de ce volume à l’identité architecturale forte en a fait un équipement événementiel, qui accueille des défilés, des vernissages, des soirées. Un réalisateur y a même reconstitué le décor de «Lost» pendant le festival de Cannes.
PAC : Avec un programme et un contexte totalement différents, le Collège Simone Veil de Nice témoigne de la même volonté de valoriser le bâti. Alors que le cahier des charges prévoyait une extension séparée du collège, nous avons décidé de greffer la nouvelle structure au bâti existant et d’améliorer la cohérence urbaine avec une façade unifiée. Nous avons ainsi pu dégager les fonds nécessaires à la fois pour réhabiliter l’ancien collège que nous avons doté d’une nouvelle façade, et pour requalifier le parvis urbain et la cour désormais revêtus de matériaux drainants. L’architecture doit savoir sortir de son périmètre d’intervention initial pour engager un mouvement de transformation qui bénéficie à tout son environnement. Au propre comme au figuré.
PAC : Nous avons aussi eu la chance de travailler sur le sujet passionnant de la transformation d’une centrale de relais téléphonique des années 1940, à Nice, en nouveaux locaux de l’École Condé. Le défi n’était pas des moindres puisqu’il fallait redonner une lisibilité d’usage à une composition existante complexe — un bâtiment très technique, avec une cour de service et de multiples niveaux, qui offrait dès le départ de grands volumes et un patrimoine architectural classique à valoriser. Nous avons donc rationalisé l’ensemble des niveaux pour faciliter la gestion du futur équipement et lui conférer une flexibilité d’usage nécessaire à sa fonction de lieu d’apprentissage et de création. Tout en gardant l’identité du bâtiment, car la transformation nécessite un inventaire : garder la matière mais aussi conserver précieusement l’immatériel, le souvenir, l’héritage.
DENSITÉ DÉSIRÉE
A H A : Le logement est la pierre angulaire de la société. C’est une zone de stabilité mais aussi de mouvement, les modes de vie évoluant sans cesse. Quelle latitude prenez-vous pour le réinventer ?
SV : Les défis liés au logement sont évidemment des sujets qui nous tiennent à cœur. Nous avons conscience que les gens ont envie et besoin d’autre chose, de vivre et de travailler différemment, d’accéder à une qualité d’habitat supérieure. Le modèle français de financement du logement rend compliquée la fabrication de logements de qualité du point, du vue domestique comme du point de vue urbain. C’est un sujet très complexe mais il faut continuer de s’investir. Au-delà d’agréger toutes les contraintes, nous avons envie de penser les modèles différemment, de dialoguer avec nos maîtrises d’ouvrage pour trouver la réponse la plus juste possible, dégager des espaces plus généreux, soigner le rapport à la ville. Nous nous battons pour ces valeurs depuis 20 ans. À Cannes nous avons tenu à ce que 100% des studios de la résidence pour étudiants soient traversants. Mais s’implanter dans un nouvel environnement c’est aussi contribuer à l’équilibre d’un nouvel écosystème. Les coursives sont imaginées comme des lieux à habiter, libres d’usages. Nous avons fait le pari de ne pas donner de balcons individuels mais de provoquer la rencontre entre les étudiants dans les parties communes et engager de nouvelles manières de vivre-ensemble. Nous sommes parvenus à convaincre le Crous, et à réconcilier des impératifs de bonne gestion avec ceux de libre appropriation. Ce n’est pas si facile.
PAC : Pour Home, avenue de France à Paris, la collaboration avec Hamonic+Masson s’est nourrie de l’échange avec un large panel d’interlocuteurs du fait de l’ampleur du projet qui impliquait à la fois les promoteurs, la Ville de Paris et la SNCF. Ce dialogue avait comme objectif la conception d’un gabarit inédit, qui démontrait l’intérêt de construire des logements à 50 mètres en métropole. Le travail en hauteur nous a permis de générer plus de latitude en coupe et de creuser une partie de l’opération en gradin pour faire entrer la lumière en cœur d’îlot. Cette morphologie crée une nouvelle relation à l’extérieur où chaque niveau devient « le dernier niveau » en rapport direct avec le ciel. Le sujet, essentiel pour nous, est celui de l’acceptabilité de la densité. On le retrouve également dans le travail engagé pour la conception des 116 logements de la ZAC Charenton Bercy. Nous proposons de faire culminer certains bâtiments à R+16 sur cette ancienne emprise industrielle avec une programmation très dense, pour libérer l’espace public. C’est une nécessité pour nous de penser des modèles de ville verticale qui prennent en hauteur pour redonner au sol, végétaliser, aménager, revaloriser l’espace urbain pour tous, mais aussi conférer des qualités singulières aux logements comme des vues, de la lumière et des accès extérieurs.
SV : Cela rejoint la longue histoire du quartier de Méridia à Nice que nous suivons depuis une dizaine d’années maintenant. Tout a commencé avec l’îlot Robini, un programme de 60 logements sociaux pour lequel le promoteur préfigurait une barre épaisse en continuité de l’opération voisine qui venait d’être construite. Après discussion avec l’agence Devillers, en charge du plan urbain de Méridia, et Jean-Paul Gomis, architecte de l’un des bâtiments de l’îlot, nous avons pu convaincre notre client d’inscrire le projet dans un plan masse global intégré à la ZAC, articulant l’ensemble des constructions présentes et à venir. Ainsi, nous avons pu conserver les transparences le long de la rue et les vues vers le parc, en scindant le programme en deux volumes : l’un s’adossant à hauteur du pignon existant, l’autre en R+13, constituant le premier bâtiment vertical de Méridia. L’histoire s’est aussi poursuivie en équipe, plus officiellement cette fois-ci, au sein du groupement mené par De Portzamparc et rassemblant Aires Mateus, CAB, Mad, Atelier Fernandez et Gomis. Le dessin du macro-lot M4 a fait la part belle à l’espace public de la future Place Meridia en réduisant les emprises bâties et en travaillant la multiplicité des hauteurs. Ce qui nous intéresse dans ce travail d’épannelage c’est aussi la diversité des typologies de logements, la possibilité d’offrir des terrasses partagées, d’avoir des logements multi-orientés et ventilés. Enfin, pour le lot 2.3 qui sera livré en 2025, nous avons pris le risque gagnant de sortir de la fiche de lot en montant plus haut, pour répartir la densité et préserver les qualités d’ensoleillement en cœur d’îlot. Autre victoire, celle d’avoir réalisé des terrasses-jardins partagées pour l’ensemble des habitants en R+4, R+6, R+8 et R+10, dans un bâtiment exclusivement destiné à du logement en accession, et d’avoir convaincu le maître d’ouvrage de réunir les trois halls par un grand porche commun donnant sur le cœur d’îlot. Cerise sur le gâteau, une partie des T1 est réservable par les habitants de la résidence pour accueillir ponctuellement des invités. C’est pour nous une grande satisfaction d’avoir pu développer, avec des promoteurs privés, des idées qui se rapprochent presque d’une programmation de logements coopératifs comme ceux que l’on peut retrouver à Zurich notamment.
NOUVELLES DYNAMIQUES
A H A : Le monde du bâtiment change, bouleversé par les nouvelles manières d’aborder la propriété, la parcelle, la matière et même le temps, à travers la réversibilité notamment. Comment contribuez-vous à ces nouvelles dynamiques ?
PAC : Répondre à des problématiques « hors-cadre » décuple le potentiel de projet. Je pense notamment au projet du Cédrat à Nice où l’enjeu était de rendre habitable une parcelle résiduelle issue d’un tracé routier avec une forte topographie. Nous avons pu y créer 13 logements atypiques. De la même façon, nous sommes intervenus dans le quartier de l’Ariane à Nice, longtemps laissé à l’abandon. Même si l’enveloppe de ce projet ANRU était relativement serrée, notre maître d’ouvrage a accepté de multiplier les cages d’escaliers pour ne distribuer que 2 ou 3 logements par niveau, et permettre à tous les logements d’être traversants. Dix ans plus tard, nous nous apercevons que les loggias sont habitées et que le bâtiment n’a pas subi de dégradations malgré les réserves exprimées par les opérateurs, pendant la phase de préfiguration, vis-à-vis de ce quartier réputé sous tension. Je crois beaucoup au fait que l’architecture peut conférer une certaine sérénité, générer de nouvelles dynamiques dans la ville. Ces deux projets parlent de ces externalités positives selon moi.
SV : En tant qu’architectes, nous avons la capacité et le devoir de rendre habitables des espaces contraints, de formuler des propositions pour instaurer de nouveaux usages, penser la mixité programmatique. Le fait de pouvoir se déplacer et trouver des lieux pour travailler, manger ou se divertir dans un périmètre restreint est un facteur essentiel de la qualité de vie urbaine. Nous nous attachons à faire aimer la proximité. Dans le quartier en renouvellement urbain de la Frayère à Cannes, nous travaillons à la conception d’un programme regroupant un pôle de santé, 9 logements, un parking en silo et un espace sportif avec un terrain couvert, accessible au public 24h/24h, 7 jours sur 7. Cette ouverture sur la ville est un paramètre de projet qui apparait en filigrane de notre production. Pour le Groupe Scolaire de Cap Martin, nous avons choisi d’inscrire l’école en prolongement du parc, alors que les éléments de l’étude urbaine préfiguraient une implantation isolée de ces deux entités. Il s’agit d’offrir plus de cohérence urbaine et d’accompagner la mutation de cette ancienne base aérienne de Roquebrune Cap-Martin.
PAC : Je crois aussi que le défi réside dans la manière de penser les externalités positives sur le territoire au-delà de la programmation. Sur Delvalle à Nice, au cœur de la Cité européenne de l’innovation en Santé, nous avons imaginé un projet en phase avec les enjeux actuels grâce à une double peau ventilée et un réseau de captation des eaux de pluie. S’implanter dans un nouvel environnement c’est aussi contribuer à l’équilibre d’un nouvel écosystème. C’est dans cette optique que dans le quartier de la Frayère à Cannes, nous travaillons à la revalorisation des terres des chantiers environnants et réaliser l’équipement sportif en béton de terre malgré les contraintes réglementaires appliquées aux zones sismiques qui rendent aujourd’hui le projet plus complexe. Employer le bon matériau au bon endroit, penser des systèmes constructifs adaptés, soigner les finitions, créer de nouvelles dynamiques urbaines et repenser les communs en mettant la qualité d’usage au centre de nos réflexions est au cœur de notre travail et de nos valeurs.
A H A : L’histoire commune semble loin de se terminer. Avez-vous une feuille de route pour les 20 prochaines années ?
PAC : Notre vision est centrée autour de l’engagement pour la recherche d’une architecture généreuse et attentive à l’humain, à son environnement et aux ressources disponibles. Très loin d’une architecture internationale, nous nous efforçons de croire en une modernité minutieuse. C’est-à-dire une pensée spatiale, au service de l’homme, qui se concrétise dans une matérialité raisonnée et responsable. Nous passons une étape charnière où peu d’illusions sont encore possibles, pourtant je veux croire aux petites utopies qui nous permettent d’avancer et d’avoir confiance. La feuille de route serait pour moi de défendre une vision collective de notre société, et transmettre les valeurs d’une compétence spécifique qui s’appelle l’architecture. Une discipline qui permet d’avoir une vision globale d’un projet dans le temps et dans l’espace et qui est à mes yeux une des conditions nécessaires pour vivre mieux et ensemble.
SV : Notre vision pour les 20 prochaines années s’inscrit dans une continuité. Nos projets racontent une histoire, consciente des enjeux contemporains qu’ils soient climatiques ou sociaux. Nos expériences nous ont permis de mettre en place non pas une méthode figée mais un « mode d’action » qui prend en considération la diversité de chaque écosystème. Face aux défis actuels et futurs, nous sommes convaincus de l’absolue nécessité d’engager une dynamique de co-responsabilité des acteurs. La mise en œuvre de l’intelligence collective permet d’unifier la réflexion et la mobilisation de tous les partis autour d’un projet pour répondre aux enjeux de transition écologique, énergétique, numériques ou sociétale.
Propos recueillis par Annabelle Hagmann —